Réflexion N° 119 du 30/03/2006« Patrie francophone » : nouveau mais incongru… C’est vrai, il faut aller de l’avant, innover. Mais, peut-être, quand même, en respectant la signification des termes employés. Il avait déjà été question, jadis, de « nation francophone », dans une perspective d’union Bruxelles-Wallonie. Nous avions émis des réserves à ce sujet, la conception de « nation » nous paraissant fort éloignée de l’assemblage institutionnel envisagé. Avec la notion de « patrie », cela devient nettement plus pernicieux encore. Surtout lorsque l’on dit qu’il faut « créer » cette « patrie francophone ». Depuis 1830, plusieurs bonnes charretées de personnalités politiques n’ont eu de cesse d’ériger un concept de patriotisme belgicain, en faisant appel, notamment, à des historiens glorifiés dans les livres scolaires pour leur attachement à une « patrie Belgique » plutôt qu’en fonction d’une attitude scientifique quant à la rigueur historique. Plus personne n’oserait nier, aujourd’hui, que la Belgique des cours d’Histoire n’est rien d’autre qu’une construction volontariste d’un Pirenne désireux d’imposer une fiction politique unitariste de l’Etat belge. Il serait lamentable, ne vous semble-t-il pas, que l’on recommence l’opération avec la « patrie francophone » de Bruxelles-Wallonie ? Et cela, par dessus le marché, simplement parce que la Flandre est en marche pour son indépendance, avec, peut-être et ce n’est même pas certain, une étape « confédéraliste » dont l’immense majorité de la population ignore la signification. Précisons, une fois de plus, que la légitimité de ce désir du peuple flamand d’assumer pleinement l’édification de son avenir de nation n’est nullement mise en cause. C’est le droit d’un peuple de vouloir vivre selon ce qu’il estime correspondre à sa culture, à son destin, à ses possibilités. Il faut même lui rendre hommage pour cette fierté nationale. A condition qu’elle ne soit pas basée sur le mépris des autres nations, des autres peuples – notamment du peuple wallon qui, durant de longues décennies, a beaucoup donné pour que la Belgique et, plus tard, la Flandre, soient des pays prospères. A condition, aussi, qu’elle ne véhicule pas un discours annexionniste insultantpour les habitants de la Région bruxelloise. « Nation francophone », « patrie francophone »… Danger ! Une nation, une patrie peut-elle se bâtir sur un concept strictement linguistique ? Et c’est quoi, une « patrie francophone » ? Elle va de Visé à Virton, puis à Perpignan, à Lausanne, à Montréal, en passant par Dakar et Kinshasa ? Non, direz-vous, notre vision se borne aux Francophones de Belgique, situés en Wallonie et à Bruxelles. Ah, bon ? Mais dites-nous, n’est-ce pas quelque peu réducteur, voire ségrégationniste ? A Bruxelles comme en Wallonie, il n’y a pas que des Francophones. A Bruxelles, 13% des habitants sont néerlandophones. On en fait quoi ? Poubelle ? En Wallonie, il existe une Communauté germanophone avec une vie culturelle, économique, sociale, politique remarquable. Ils se retrouvent où, ces citoyennes et citoyens de Wallonie dans la « patrie francophone » ? On les met sur le côté, comme quantité négligeable ? La même chose, sans doute, pour les quelques dizaines de milliers de citoyens de Wallonie qui, dans le pays d’Arlon, ne sont pas de culture ni de langue francophones mais bien luxembourgeoise ? Tout doux le « patriotisme francophone » ! Pour la plus simple des raisons : c’est que cela ne veut strictement rien dire. Que l’on se batte avec acharnement pour défendre les droits des 100.000 Francophones de la périphérie bruxelloise est une nécessité, une obligation, un devoir. Mais que l’on imagine un ensemble tout de guingois intitulé « patrie francophone » regroupant un Bruxelles avec une minorité néerlandophone et une Wallonie fière et heureuse de sa minorité germanophone, n’est-ce pas un montage voué d’office au désastre ? Pourquoi, puisque l’on se place carrément aujourd’hui dans la perspective de l’éclatement du pays, voulu par la Flandre (et attendu timidement, avouons-le, par quelques Wallons…) ne pas envisager les choses simplement? Trois Régions composent l’Etat Belgique. Chacune a la capacité démographique, culturelle et économique de voler de ses propres ailes. Et que l’on en finisse de ramager l’antienne vermoulue de la petite taille face à la mondialisation. Ou alors disons à Malte, au Luxembourg, à la Slovénie, à la Lettonie, à Chypre, par exemple, de disparaître de la carte et de s’intégrer dans un Etat voisin au volume plus costaud. Prenons le cas des pays baltes dont on a salué avec fracas l’accession à l’indépendance. A eux trois, ils « pèsent » moins de 8 millions d’habitants. L’Estonie et la Lettonie, ensemble, c’est à peine davantage que la seule Wallonie. Nous n’entendons personne leur conseiller de former un seul Etat. Au contraire, nous voyons tous les gouvernements leur envoyer des délégations de tous genres et les médias leur consacrer des articles élogieux. Idem pour la Slovénie qui ne compte même pas 2 millions d’habitants. Ce qui est bon ailleurs serait impossible chez nous ? Et, en cas de disparition de la Belgique, pourquoi aller chercher midi à quatorze heures et se livrer à des exercices tortueux de gymnastique politico-mentale pour agencer des systèmes aussi compliqués que fragiles ? Le spectacle actuel fait de fébrilité gesticulatoire et d’élucubrations institutionnelles ne donne-t-il pas l’image d’un désarroi extrême, d’une panique face à la perspective post-belgicaine ? Il y a déjà pas mal de temps que des personnalités aux nerfs nettement plus solides répètent qu’il faut se préparer à la scission du pays en toute sérénité. Et montrer, calmement, à nos amis flamands, que nous sommes prêts à faire face à cette possible évolution. Et, en vérité, le seul combat incertain c’est celui de ce qui devrait être la solution démocratique de l’élargissement de la Région bruxelloise. Le statut des communes périphériques, dans le contexte de la disparition de la Belgique plus encore que dans les conditions actuelles, est un déni du droit des gens en même temps qu’une atteinte insupportable au développement de ce qui pourrait devenir unEtat bruxellois vigoureux, dynamique. Là, on peut parler d’une « patrie bruxelloise », qu’il n’est pas nécessaire de créer, puisqu’elle existe dans les faits. Une patrie qui ne serait pas « francophone » parce qu’elle serait respectueuse de sa minorité néerlandophone, comme la Wallonie l’est de ses habitants germanophones. Mais voilà…pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, n’est-il pas vrai ? Le cartésianisme, la simple logique, le droit des peuples seraient-ils incompatibles avec une saine logique politique ? Il est temps d’y réfléchir. L’échéance électorale de 2007, dont on ne pourra éviter l’aspect institutionnel brûlant, c’est demain, quasiment. « Vivre en Wallonie » asbl
Date de création : 30/08/2006 @ 11:19
Dernière modification : 30/08/2006 @ 11:19
Catégorie : 2006
Page lue 1424 fois
Prévisualiser la page
Imprimer la page
|