Réflexion N° 118 du 14/12/2005Logements sociaux flamands : le décret Keulen ne constitue-t-il pas un délit ? Il semble qu’il se produise un clivage naturel entre l’appréciation des délits, même dans lesecteur identique d’activités, selon que l’on se trouve de l’un ou de l’autre côté de la frontière linguistique. Nous parlons, ici, de la gestion des logements sociaux. Claude Despiegeleer a passé un mois et demi en prison préventive pour présomption d’abus de biens sociaux et autres délits liés à sa responsabilité de gestionnaire de « La Carolorégiene ». D’autres personnes se trouvent sous le coup d’inculpations judiciaires, à Charleroi, bien sûr, mais, aussi, en d’autres lieux de Wallonie. C’est le nettoyage dans ce secteur éminemment social et il faut s’en réjouir. Même si, à certains moments, on est amené à se demander si cette médiatisation échevelée ne visait pas d’autres objectifs, partisans, que la purificationde la gouvernance communale et intercommunale. Et puis voilà qu’au Nord, au Gouvernement flamand, le Ministre du Logement, VLD, Marino Keulen, apparemment en accord avec l’ensemble de la majorité SPA- Spirit, VLD-Vivant, CDV-NVA, annonce le dépôt d’un avant projet de décret concernant, précisément, le logement social. Une loi instaurant l’obligation, pour les candidats à l’obtention d’un logement social, de connaître la langue néerlandaise. Nous ne comprenons pas. Que des gestionnaires de sociétés d’habitations sociales aient, quelque peu, agrémenté leurs fins de mois en profitant de leurs fonctions est répréhensible et punissable. Mais qu’un ministre en fonction, un Gouvernement régional, prennent des mesures de discrimination basées, dans ce cas-ci, sur la connaissance d’une langue, cela nous paraît quand même autrement dangereux pour les idéaux démocratiques que l’on se plaît à mettre en exergue dans notre pays… ! Et, pourtant, ce ministre et ce gouvernement n’encourent aucune instruction ni poursuite judiciaire. N’y a-t-il pas là, quand même, une disproportion inadmissible ? De Spiegeleer n’a pas voulu attenter aux droits fondamentaux, constitutionnels, des gens. Marino Keulen, lui, le fait, en toute clarté, couvert par ses collègues du Gouvernement flamand. Nous comprenons la réaction d’Olivier Maingain, du FDF, qui se propose d’alerter les autorités européennes, voire l’ONU. Car, honnêtement, pourriez-vous nous citer l’exemple de beaucoup de pays où l’obtention d’un logement soit liée à l’usage d’une langue ? Des malentendus ? Ah, bon… Profondément choqués par ce projet de Marino Keulen, nous avons voulu comprendre la démarche de ce monsieur et de ses collègues gouvernementaux. Nous avons donc lu et relu l’interview qu’il a accordée au quotidien « Le Soir » (09-12-05), dans lequel il affirme vouloir« lever les malentendus ». Ce texte nous paraît plus sidérant encore que l’énoncé du projet de loi. En première lecture, nous étions plutôt enclins à accorder une présomption de bonne foi, voire de naïveté, à ce jeune ministre du Logement flamand. Selon lui, ce qu’il propose est empreint de justice, de sens social, exempt de la moindre touche de racisme. Préoccupant, pour le moins… ! Cela signifie-t-il que, de l’autre côté de la frontière linguistique, le climat est tel que semblables mesures, discriminatoires de toute évidence, exclusives, à la limite de manifestations de racisme primaire, apparaissent comme allant de soi, naturelles, légitimes ? Imaginons un gestionnaire d’habitations sociales, en Wallonie, qui s’orienterait sur la même voie que Marino Keulen. Il aurait droit, peut-être, et ce n’est même pas certain, au soutien du Front National. Et l’ensemble de la société le condamnerait avec la plus extrême virulence. En Flandre, selon toute apparence, cela passe sans problème, avec la bruyante et exultante satisfaction du Vlaams Belang. Aucune gêne, aucune réaction sauf, quand même, l’opposition des Jeunes VLD – ce qui est tout à leur honneur. Les partis francophones, eux, ont tous manifesté leur désapprobation – avec plus ou moins de fermeté. Fort bien. Mais cela nous semble insuffisant. Relisons l’interview de Marino Keulen. Selon le ministre, la mesure en question doit contribuer à mettre un terme à « la détérioration de la situation des logements sociaux » et à « améliorer la qualité de vie dans ces immeubles ». Que devons-nous comprendre ? Que les non-néerlandophones sont bordéliques et qu’en apprenant le néerlandais ils vont, automatiquement, favoriser une meilleure « qualité de vie ». On rêve, ou quoi ? Sur la signification des mesures envisagées : « Ce code lie, par exemple, l’accès au logement social à l’apprentissage du néerlandais. Nombreux sont ceux qui ont traduit cela par la connaissance du néerlandais. Ce n’est pas le cas ». Perplexité : il faut quand même supposer que si quelqu’un fait l’apprentissage d’une langue, c’est pour la connaître cette langue. Ce qui, d’ailleurs, est toujours une bonne chose. Nous sommes toujours d’avis que chacun a pour devoir de chercher à parler la langue du pays où il réside. Ne fût-ce que par correction. Mais en faire une liaison à l’accès au logement, c’est une condition qui établit, sans conteste, une discrimination inacceptable. Et… la formule… ! Le candidat au logement social « sera dirigé vers la « Huis Van Vlaanderen », une institution qui détermine le niveau de connaissance linguistique. Ceux qui ne comprennent pas notre langue seront invités à suivre 240 heures de cours ».C’est pas du gâteau, 240 h. de cours, surtout si l’on exerce une activité quelconque. A raison de 2 heures , 2 soirs par semaine, et en tenant compte des congés scolaires légaux, cela vous prend 2 ans, bien faits. Gratuite, la formation ? Il ne manquerait plus que ça ! Les 240 heures de cours obligatoires, c’est déjà pas mal comme discrimination, non ? Marino Keulen enfonce, au passage, des portes ouvertes en plaidant l’intérêt pour les personnes s’installant en Flandre de connaître le néerlandais. Qui a jamais nié cette évidence ? Francophones et allochtones pas aussi égaux que les autres Bien sûr, les 120.000 Francophones de la périphérie ont ressenti le projet de décret du gouvernement flamand comme une mesure les visant particulièrement. Et, là, Marino Keulen se montre d’une candeur vraiment touchante, assortie quand même d’une jolie dose d’esprit tordu. Citons la question du « Soir » : « Il n’empêche : cet instrument n’en sera pas moins un frein à la francisation de la périphérie bruxelloise. Ce sont vos propres termes » Réponse du ministre : « Je ne le nie pas. C’est une des conséquences de ce décret. Mais ce n’est pas son objectif initial » Traduisons : on sait fort bien que c’est à cela que ça doit aboutir, mais, croyez-nous, ce n’est pas pour cela que nous l’avons imaginé, ce décret ! Tu racontes ça à un cheval de bois et tu attrapes une ruade, dirait l’autre… Et, sur le fond, si le pouvoir flamand mène en toute légitimité une politique de protection et de promotion de la culture et de la langue flamandes, cela ne devrait-il pas s’effectuer autrement que par des mesures coercitives ? Cette culture et cette langue, pour lesquelles nous éprouvons un grand respect, méritent-elles que l’on en passe par l’octroi de logements sociaux pour assurer leur développement ? Leurs défenseurs sont-ils à ce point démunis d’imagination et incapables d’initiatives positives pour se rabattre sur des procédés aussi misérables ? Enfin, il y a ce morceau de littérature quasi émouvant : « J’ai récemment visité à Anvers le « quartier de Chicago », comme on appelle cet ensemble de logements sociaux de la métropole. Les responsables de ces sociétés m’ont expliqué que plus de cinquante nationalités y cohabitaient et qu’aucun des locataires n’était en mesure de s’exprimer en flamand. Ils sont donc contraints de s’adresser aux enfants de ces locataires qui, à partir de 11 ans, disposent des connaissances linguistiques élémentaires pour jouer les interprètes ». L’ami Marino découvre quelque chose que nous connaissons parfaitement, depuis toujours, en Wallonie – et, sans aucun doute, à Bruxelles. Où, selon toute apparence, cette réalité n’a jamais été considérée comme dramatique. Allons plus loin : ces jeunes de 11 ans et plus (parfois moins) qui « jouent les interprètes », voilà de véritables réussites de l’intégration. Par l’école classique, par la compagnie de jeunes autochtones, par la pratique de sports collectifs, par la participation au monde associatif, etc… Oui, M. Keulen, nous en connaissons des centaines de ces jeunes qui aident leurs parents à se débrouiller dans la vie quotidienne. Et ils assument fort bien ces responsabilités. Laissez-les donc continuer à jouer ce rôle de charnière linguistique et culturelle, au lieu d’obliger leurs aînés à suivre 240 heures de cours. Ces jeunes-là, ce sont ceux qui vous aideront à développer la connaissance de votre langue. Nous fréquentons, d’ailleurs, quelques-uns de ces jeunes, turcs et maghrebins, dont les parents sont venus du Limbourg en Wallonie et qui, sont fiers de connaître le néerlandais. Ce qui, en outre, est bénéfique pour leur parcours scolaire. Cela dit, « charbonnier est maître chez lui », affirme le dicton. Mais cela ne nous empêche pas de constater avec tristesse combien le monde politique flamand emboîte le pas, de plus en plus ouvertement, aux pires thèses du Vlaams Belang. « Vivre en Wallonie » asbl
Date de création : 30/08/2006 @ 11:18
Dernière modification : 30/08/2006 @ 11:18
Catégorie : 2005
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